Drôle de visite

Amiens – 5 juin

Petite promenade dans le quartier Saint-Leu, ses canaux de la Somme, ses petites maisons de bois ou de torchis, quartier populaire de la ville basse où dès le Moyen-Âge, les paysans des campagnes picardes s’installaient pour trouver du travail. Lieu de naissance au XVIIIème siècle et de vie pour Lafleur, personnage marionnettique emblématique d’Amiens, chômeur professionnel en veste de velours rouge, bas rayés et tricorne, à la célèbre devise: « bien boère, bien matcher, et ne rien foère. » En perpétuelle lutte contre les gendarmes et les bourgeois, c’est un trublion au grand cœur, toujours prêt à défendre les faibles et les opprimés, que seule sa femme Sandrine parvient à canaliser. Il ne s’exprime qu’en Picard, et a un fameux coup de pied. Et après l’Histoire, l’histoire, Lafleur joue à domicile dans la cour même du théâtre qui l’a préservé. Deux cent ans de tradition revisités, soixante ans de spectacle dépoussiérés, pour notre plus grand plaisir.

Lafleur est dans la rue !

Amiens – 5 juin

MEC 2018

Et si Lafleur se réveillait à notre époque ? Et s’il se retrouvait dans les rues de Saint-Leu en 2018, en casquette et baskets ? Et si on l’utilisait comme on l’utilisait à sa création, pour protester avec humour contre les dérives du système ? Pour faire rire un peu et faire passer la gravité des choses, sans oublier de dénoncer. Pour divertir et permettre de tenir le coup, mais face à ce qui se passe aujourd’hui, en ce moment même dans notre pays.

On reprend les bases, on retrouve des personnages qu’on connaît, dans une pièce qui a un petit goût familier. Mais on parle des cheminots, des zadistes, d’Emmanuel Macron. Lafleur chante des chansons révolutionnaires qui tournent en boucle dans les manifs, Sandrine est devenue féministe et s’intéresse au polyamour, T’chot Blaise a rejoint Notre Dame des Landes pour essayer de construire un monde meilleur, et le gendarme a un petit accent marseillais. On reprend le castelet, mais on en fait sortir marionnettes et marionnettistes, qui sont avant tout des personnes et des personnages, bien présents avec nous, et pas cantonnés à leurs panneaux de papier, ici pour nous raconter une histoire, et pour jouer un rôle dans lequel ils ne sont pas enfermés.

Théâtre populaire d’aujourd’hui, véritable dialogue entre la scène et le public, on crie, on se gausse, on chante, on applaudit, on envoie des boulettes de papier sur le gendarme. Lafleur, qui déplorait d’être devenu une pièce de musée, ressuscite et rattrape de façon fulgurante son retard. Il est bien vivant, le héros Amiénois, il fait face à de nouveaux problèmes, les mêmes que ceux de son public. Tout comme le Lafleur d’autrefois.

Je défie quiconque qui va voir cette pièce rafraîchissante de ne pas passer un très bon moment, de ne pas rire et de ne pas sourire. De ne pas faire un triomphe au Lafleur vivant.

 

Erwan G.