Journée de clôture

Longueau – 10 juin

Certains spectacles sont faits pour être vus plusieurs fois. Parce que chaque représentation est une nouvelle lecture, qui offre des perspectives qu’on n’avait pas forcément vues au premier abord. Mais peut-être tous les spectacles ou presque sont-ils faits pour ça ? Le lieu, l’heure exacte, les personnes qui sont assises dans le public, tous ces facteurs sur lesquels les artistes n’ont aucune prise changent complètement l’expérience de la représentation, et la perception qu’on a du spectacle. Plus on voit de représentations, plus on se fait une idée globale du spectacle dans son entièreté.

Tout comme la grande Histoire change de couleurs en fonction du guide qui vient la raconter. On peut passer cent fois devant le même monument et réussir à toujours en capter un angle différent, se le faire raconter d’une manière qu’on n’aurait pu envisager qu’à ce moment.

Ce qui rejoint le fil rouge fortuit de cette édition de Marionnettes en Chemins: chaque moment que nous vivons, même ensemble, n’appartient qu’à nous, parce qu’il appartient à notre perception et notre utilisation du temps. Être là et pas ailleurs, percevoir ça et pas autre chose, être là avec vous et percevoir autre chose que ce que vous percevez, donner toute la place à ce temps, ce présent absolu, notre temps, mon temps. Parce que le temps est une mesure qui se veut universelle mais qui est surtout artificielle, réapprenons à écouter le rythme individuel qui bat en chacun de nous, différent, unique, qu’on peut harmoniser avec celui des autres dans une grande symphonie, plutôt que de chercher à jouer un unisson monotone qui exclue tous ceux qui sont incapables de jouer dans le ton.

Il faut apprendre à écouter le rythme des autres, à tolérer les différences et même les dissonances qu’il peut avoir avec le notre, apprendre à partager le temps entre son rythme à soi et tous les autres rythmes autour. S’inscrire dans leur partition parfois, les laisser s’inscrire dans la notre, prendre le temps de comprendre leur rythme et décider de rester pour quelques mesures ou de partir vers d’autres tonalités. Certains changent carrément de clé, d’autres reviennent en arrière à plusieurs reprises, ou changent de mesure plusieurs fois, jusqu’au point d’orgue.

Et il arrive parfois des portées que l’on n’attendait pas, et qui nous saisissent comme un petit miracle. Des choses qu’on n’a jamais vues en vingt-neuf ans et qui arrivent, un beau jour, sans qu’on le voie venir. Le karaoké de LuluKnet, c’est un de ces moments qu’on passe ensemble, et où chaque voix s’exprime à sa façon sur des chansons que tous connaissent. La même partition qui rassemble, une ribambelle de voix qui rend chaque prestation unique, même avec les mêmes marionnettes.

Le temps, au delà des aiguilles et des cadrans, c’est cette musique qui se joue en nous et qui nous fait avancer. Marionnettes en Chemins, c’est un temps fortissimo pour les marionnettes et les marionnettistes, qu’il faut prendre le temps de vivre complètement, parce qu’il n’arrive qu’une fois tous les deux ans, et que chaque édition est unique. Il faut être là pour voir tout ce que ce festival a à offrir, pour entendre toutes ces symphonies jouées simultanément sur tout le territoire, pour capter ce moment de deux semaines où les arts de la marionnettes témoignent de leur temps, chantent leur ardeur d’être vivants.

Erwan G.