Noire

Montataire – 1er juin

Noire

À partir de maintenant vous êtes noire. Vous êtes une personne noire de Montgomery en Alabama, dans les années 40-50. Cela signifie que vous n’êtes pas considéré comme un être humain. Mais vous n’êtes pas considéré comme un animal non plus. Vous êtes quelque chose entre les deux. Cela signifie que vous n’avez quasiment aucun droit, que vous soyez considéré comme noir parce que vous l’êtes, que vos parents le sont, ou que seulement vos grands-parents, ou même vos arrière-grands-parents le sont. Cela signifie que certains lieux vous sont interdits, et que vous devez vous assoir à l’arrière du bus, même si l’avant du bus réservé aux blancs est vide, même s’il n’est écrit nulle part dans la loi que c’est ainsi que les choses sont supposées fonctionner.

Maintenant imaginez que vous êtes noire, à cette époque. C’est à dire non pas noir, mais noire. Vous êtes une femme, c’est à dire moins qu’un homme, et vous êtes noire. Une femme noire, c’est à dire moins que rien. Et vous vous appelez Claudette Colvin. Vous avez quinze ans, et vous apprenez au lycée que les règles tacites des transports en commun sont inconstitutionnelles. Vous voulez devenir avocate, et cette idée vous fait pousser des ailes. Vous refusez de céder votre place malgré l’ordre établi, parce que vos droits sont officiellement les mêmes que ceux des autres, peu importe la couleur de peau. Et quand on vous accuse de troubler l’ordre public vous plaidez non-coupable et attaquez votre ville en justice. Mais quand on est une femme noire de quinze ans personne ne vous écoute. Et quand en plus on tombe enceinte d’un homme marié on devient trop controversée pour être un symbole, même quand on est la première à avoir eu le courage de résister.

Noire rend un hommage magnifique à Claudette, qui a dit non bien avant Rosa Parks, mais que le pasteur Martin Luther King a jugée trop mauvaise chrétienne pour devenir une figure de la lutte contre la ségrégation; et aussi à toutes ces femmes, qui ont commencé à dire non bien avant que les hommes ne s’emparent de la révolte montante pour lui donner une tournure politique, et que l’Histoire a oubliées.

Avec des talents de conteuse et de chanteuse, associés à des talents de dessinatrice et de graphiste, Noire nous happe dans un univers de bichromie à la fois numérique et traditionnel, à la croisée du roman, de la BD, du conte et du théâtre, et met en lumière une vérité dérangeante: l’Histoire semble faite par les hommes parce qu’elle est bien trop souvent écrite par les hommes, une lutte ne prend de l’importance que si les femmes ne sont pas seules à lutter même si elles ont été les premières, et être la première à avoir le courage de résister ne suffit pas à vous donner une voix si vous ne correspondez pas à une image d’irréprochabilité puritaine sur le plan personnel. Parce que pour faire changer les opinions, même si on a raison, il faut être un homme religieux, ou une sainte. Des personnes comme Martin Luther King et Rosa Parks, que l’Histoire a davantage retenus.

Un spectacle tout en contrastes, le tableau d’une époque sombre, la mise en lumière de ces injustices criantes, une BD en noir et blanc sous les projecteurs. Un portrait, un hommage, l’histoire d’une vie. L’histoire de toutes ces vies de lutte qui ont été écartées des livres jusqu’à aujourd’hui. L’histoire de toutes ces femmes qui n’ont pas eu voie au chapitre en raison de leur sexe. L’histoire de l’Histoire, qu’il faudrait regarder toute entière sous d’autres angles, avec d’autres points de vue. Celui de toutes les personnes qu’on n’a pas écoutées.

Erwan G.