La Course

Inauguration – Le Safran – 28 mai

Ouverture du festival. Premier constat essentiel. Pour arriver à bâtir un groupe, une ville, une société composée d’individus qui comptent autant de différences qu’il existe de tailles, de couleurs, de type de fils différents parmis les bobines d’un atelier de couture, en leur proposant de faire partie d’une même structure complexe, il faut tenir compte de toutes ces différences et de tout ce qu’elles impliquent, il faut prendre le temps de comprendre comment les faire tenir ensemble, c’est une question d’équilibre, un écheveau fragile qu’il suffit d’un rien pour briser. Cela demande du temps, de la patience, de la compréhension et de la bienveillance. Sans cet équilibre le groupe, la ville, la société est bancale, il est essentiel au vivre ensemble comme il est essentiel en chacun de nous. Il faut avoir une perception affinée de nos propres forces et de nos propres faiblesses, et surtout regarder les deux avec la même bienveillance pour trouver un équilibre personnel. Trouver un moyen de les faire tenir ensemble, de faire en sorte qu’elles se compensent et se balancent pour structurer le soi.

Souvent, quand on se lance à prendre seul son petit vélo sur le chemin de la vie, on commence par suivre les mêmes chemins, ceux que l’on connait par coeur, ceux qui nous rassurent et qu’on pourrait faire les yeux fermés. Et puis viennent ceux que les attentes de notre entourage, la guidance de nos parents, les espoirs de nos proches forgent pour nous, et malgré nous. Et les rares fois où on se permet de s’en écarter ne sont que des variations, de petits écarts que l’on fait avant de revenir à la route principale, un chemin d’aiguille que l’on suit comme un patron, inlassablement. Jusqu’au jour où l’appel de la liberté devient si fort qu’on choisit de couper le fil, de sortir de cette route, de quitter le patron, pour en tracer une toute nouvelle, inédite, grisante et effrayante.

Cette pression sociale n’est pas une construction exclusivement humaine. Elle est entièrement naturelle, et se retrouve chez certaines espèces animales. Il arrive un moment où le vivre ensemble selon des règles préconçues sur lesquelles on n’a aucune prise devient insupportable, et pousse un individu à suivre sa propre voie. Parfois cet appel est si puissant qu’il rend tout compromis, tout contact avec cette pression, toute vie en groupe insupportable. Et nous voilà comme des pingouins sur la banquise, à devoir choisir entre la sécurité générée par le groupe et la liberté qui rugit en nous. Mais au delà de l’individu, n’estce pas là le dilemme de toute société ? Devoir choisir entre la liberté à nos risques et périls, et la sécurité contraignante et restrictive ?

Un individu se construit d’abord, pendant l’enfance, sur les valeurs que les adultes autour de lui veulent bien lui insuffler, jusqu’à ce qu’il soit en âge de faire ses propres choix. Comme la marionnette qui se construit sous nos yeux, on le remplit à l’antonnoir de ce qui nous tient à coeur, avec ou sans le vouloir, et ce sont des choses qu’il ne pourra choisir que plus tard de jeter ou de conserver, et inconsciemment on nourrit le collectif de la même façon. La société n’est rien d’autre qu’un groupe d’individus qui vivent ensemble. Alors s’il faut bousculer les habitudes, changer les idées préconçues, donner de nouvelles valeurs à une société, c’est une responsabilité autant collective qu’individuelle. Une responsabilité d’éducation.

Par exemple, la loi du plus fort, qui est un principe archaïque basé sur la part animale de l’homme et la place qu’il pouvait autrefois occuper dans la nature, est par définition, archaïque et basé sur l’animal plutôt que sur l’homme. Cette loi, et la compétitivité qui en découle et qui n’est qu’une version « civilisée » de ce principe, devraient donc être opposés à la notion d’humanité. D’autant que tout le monde perd dans un tel système, parce que tout le monde ne peut pas être « le meilleur, que chacun soit meilleur que tous les autres » quel que soit le domaine de compétences. Et si chacun a des faiblesses, c’est d’autant plus impossible d’être le meilleur partout. Et que dire de ceux qui ne sont les meilleurs nulle part ? Faut-il nécessairement qu’il y ait un, ou des meilleur(s) ? N’éviterions nous pas d’exclure des tas de gens, qui ont aussi des forces, sans ce principe ?

Mais si l’humanité ne va nulle part avec la compétitivité, principe dont elle s’est aussi servi pour avancer et construire pendant tout ce temps, vers quoi faut-il donc se tourner ? Avez-vous noté que si on n’accorde pas de distinction de valeur à nos différences, si on en tient compte sans émettre de jugement, on se retrouve avec un pannel de richesses d’autant plus grand, plus divers, plus beau ? Comme une symphonie de machines à coudre, dont on aurait oublié la fonction commune et répétitive pour en écouter les particularités individuelles, le son unique, joué ensemble. Il faut de tout pour faire un monde, il faut des sons différents que l’on accorde pour créer une harmonie, comme en musique, comme dans la vie, il faut des personnalités différentes, des forces et des faiblesses différentes pour construire un individu, un groupe, une ville, une société qui propose, qui avance, qui construit, qui joue ensemble sur des tons différents une nouvelle mélodie. Quelque chose de beau, d’unique, de merveilleusement imparfait. Comme toi, comme moi, comme nous, comme l’humanité toute entière.

Peut-être est-il temps pour l’humanité de se tourner vers de nouvelles valeurs. Des valeurs qui ont toujours été présentes, mais mises en retrait. Des valeurs tout aussi motrices, mais bien moins excluantes et destructrices que la compétitivité, le résultat, les chiffres. Peut-être construirait-on bien mieux en n’excluant personne, en écoutant tout le monde, en tenant compte des différences. Parade nuptiale de vélocygnes sans violence, sans rivalité, sans exclusion. Tolérance. Bienveillance. Amour.

Merci. Merci infiniment pour cette petite leçon d’humanité, toute en finesse technique, en poésie et en beauté, toute en justesse, en amour et en bienveillance.

 

Erwan G.