LA MORT, JE N’Y CROIS PAS

Quand j’étais petite fille, bien des choses sont arrivées. Certaines ont été retenues par l’Histoire, d’autres « seulement » par ma mémoire d’enfant et les plus extraordinaires sont sans doutes celles qui, parmi elles, m’ont fait grandir. Comme tous les enfants j’ai vécu des aventures, comme tous les enfants j’ai amassé des trésors et comme aucun autre enfant ils ont pavé mon chemin et m’ont permis de me construire.

J’adorais tirer au lance-pierres, enquiquiner mon père et regarder seule chaque matin la maison se réveiller. Comme tous les autres enfants, toutes les autres personnes qu’on a forcé à prendre un chemin similaire, j’avais des habitudes, des envies, des défauts, des choses à faire. Autant de rêves, de destins, de vies entières placées derrière des fils de fer barbelés. Mais avant d’être un numéro, perdu dans la masse du nombre dont chacun se souvient, j’étais, nous étions tous quelqu’un. Et ce n’est pas le genre de chose qui cesse d’être subitement aussitôt que l’on monte dans un train.

Peut-être que c’est ça, au fond, la vraie force de la personnalité. Être capable de survivre, de subsister dans l’adversité. Ne pas se laisser détruire, être capable de rire, même quand on essaye de vous tuer. Garder cette petite flamme qui brûle dans vos yeux depuis que vous êtes en âge de penser, ne pas la laisser s’éteindre, même quand on sait. Ne pas croire à la mort, même quand on la voit arriver.

LE CORPS LIQUIDE

Être vieille, fatiguée par la vie, fatiguée par les autres. Sentir sa mémoire se disloquer et voir le regard qu’ils portent sur soi changer. Sentir que l’on devient un poids, comme ils deviennent un poids pour soi, l’écart entre les générations se creuser. Fouiller parmi ses souvenirs à la recherche de réponses. Pourquoi les gens qu’on a passé sa vie à aimer si fort nous sont-ils si insupportables ? Pourquoi le bonheur de nos proches laisse-t-il ce petit goût amer dans la bouche ? Comment en arrive-t-on à se plier aux exigences hypocrites d’une société qui nous est désagréable ? Au nom de quels liens affectifs en dehors de ceux imposés par le sang ? Regarder derrière soi, l’héritage qu’on laisse au monde, vérifier que l’amour qu’on a tenté d’insuffler aux générations futures est parvenu à perdurer. Se souvenir de l’amour passé, perdu, oublié. Laisser sa colère, sa peine et sa frustration exploser, juste le temps d’une courte pause mentale, juste le temps de souffler. Juste le temps de chérir encore un peu tous ces moments à demi-effacés. Juste le temps d’accepter l’inacceptable, de passer outre l’impardonnable et retourner retrouver sa place, celle qu’on veut bien nous laisser. Celle qu’on prend malgré soi et malgré les autres et qui ne convient à personne. Celle qui permet à l’amour de passer au dessus des différends.

« Tu sais, personne ne chante faux. C’est juste que certains chantent une autre chanson. »

Dessins: L O K I